Sur les hauteurs des montagnes du Moyen-Atlas au Maroc, les femmes berbères sont les gardiennes d'un savoir-faire ancestral, transmis aux jeunes filles depuis des générations. Le métier à tisser de ces femmes secrètes et courageuses est leur compagnon depuis toujours. Une femme berbère qui se respecte, amènera avec elle son propre métier à tisser dans son nouveau foyer lors de son mariage.

Il est bien plus qu'un simple métier à tisser, et peut être considéré comme un emblème de la femme berbère, vecteur de fierté et de reconnaissance sociale. Son rôle sera primordial pour la famille, car de ce simple métier à tisser sortira la ressource qui permettra à la famille, surtout en milieu rural, d'être épargnée par la précarité. Chez les femmes berbères des tribus marocaines des Beni Ouarain, on retrouve cette fierté légitime, elles qui produisent de leurs mains un véritable joyau de la décoration intérieure.

Beni Ouarain

La renommée de ce tapis va bien au-delà des frontières du Maroc. Et les femmes berbères des Beni Ouarain en sont pleinement conscientes. Les commandes de ce tapis devenu légende leur parviennent depuis Paris, Moscou, Singapour, Londres, Genève ou New-York. La liste serait longue, si l'on voulaut considérer toutes les destinations que ce tapis berbère va rejoindre. Quand je vous disais que la fierté des femmes berbères est légitime ...

Les tapis Beni Ouarain des femmes berbères, Liberté et créativité

Ces dernières s'amusent généralement de cette engouement planétaire pour un simple tapis en laine. Elles ne savent pas toujours où se trouve précisément Singapour ou Tokyo, mais comprennent très bien que leur tapis Beni Ouarain fait le tour du monde. Aussi étrange que cela puisse paraître, elles ne sont même pas surprises par ces destinations exotiques. Il faut  dire que, chez les Berbères, le commerce avec des peuples lointains a longtemps été une tradition. Ne dit-on pas que les cotes méditerranéennes abritaient des villes berbères où les marchés regorgeaient d'oranges venues de Chine, il y a près de trois milles ans ? Ces oranges avaient-elles été échangées contre des tapis berbères, des Beni Ouarain par exemple, entre autres richesses échangées par les commerçants Berbères nomades ? On peut le supposer, tant les tapis, au même titre que les bijoux, les épices, les objets en cuir ou les peaux, étaient fréquemment présents dans les chargements des caravanes berbères.

Beni Ouarain

Les femmes berbères sont des personnages étonnants. On les dit réservées, plutôt timides, souvent tournées exclusivement vers leurs familles, auxquelles elles rendent maints services en maintes occasions tout au long de l'année. En fréquentant ces femmes berbères, j'ai appris à surmonter leur caractère un peu sauvage, pour découvrir des femmes d'une immense générosité. Il n'est pas rare de les voir à l’œuvre, préparant des gâteaux marocains pour un oncle, un cake pour un cousin, et, bien-sûr, un repas pour son papa, et un autre quand son grand-frère rentrera à la maison. Dans cette profusion d'activités ménagères, ces femmes berbères trouveront encore le temps de faire le ménage, tous les jours, la lessive, les courses, préparer le thé berbère et avancer le tissage d'un tapis. ouf ! Leur énergie m'épuise rien que d'en parler.

Il m'est arriver de rencontrer une charmante demoiselle berbère, de plus de 77 ans, dont le visage ressemblait à celui d'une enfant. Ses gestes étaient ceux d'une jeune fille, farouche, très timide et son silence la rendait encore plus mystérieuse. Ses petits-enfants disaient d'elle qu'elle était restée un enfant toute sa vie. Mariée à l'âge de 12 ans, dans les années cinquante, à un Berbère de la campagne, elle avait connu une vie de labeur. Son mari ne s'économisait pas au travail, à la tête d'un grand troupeau de moutons et de chèvres qu'il emmenait paître sur les parcours du Moyen-Atlas marocain. En l'absence de son mari, trop occupé par son travail, la maison était son lieu de vie. Elle ne l'a quittait quasiment jamais. Elle s'est occupée de tout dans la maison, en plus de ses six enfants, dont le premier à l'âge de 16 ans, et fabriquait des tapis en laine pour la famille et les voisins.

Elle n'a pas connu l'engouement pour les tapis berbères, compte-tenu de l'éloignement de son village. Elle se souvient que des Berbères voulaient, de temps à autre, lui faire fabriquer des tapis qu'ils étaient prêts à lui acheter, mais son mari a toujours refusé de la voir travailler pour un autre homme. Si cette attitude peut surprendre de nos jours, il faut garder à l'esprit que les Berbères ont toujours été un peu sauvages, réticents à croiser des étrangers, exclusivement tournés vers leur famille. Faut-il voir dans ce comportement un souvenir du passé pas si lointain des Berbères ? Car les populations berbères se caractérisaient, depuis toujours, par le refus de se soumettre à une quelconque autorité.

En hommes libres, les Berbères n'ont jamais accepté la soumission à un conquérant dans leur histoire. Les Romains en savent quelque chose, eux qui ne sont jamais parvenus à occuper plus que le littoral d'Afrique du Nord, aux premiers siècles de notre ère. Et encore, ils ne régnaient que sur des cités éparses, fortifiées et protégées par des garnisons romaines. Si les Romains avaient réussi à conquérir leur territoire jusqu'au sommet de la montagne, les Berbères l'auraient quitté pour partir à la recherche de terres vierges de toute occupation humaine. C'est peut-être cet état d'esprit qui a permis aux Berbères de traverser les siècles en conservant leur identité culturelle. C'est également cette manière de considérer la liberté comme inaliénable, un fait intangible, mais qui les a protégé depuis toujours. Ce même sentiment de prévention instinctive a certainement poussé les hommes berbères à surprotéger leurs femmes vis-à-vis des étrangers, fussent-ils eux aussi des Berbères, mais venant des villes.

Si il vous arrive un jour, par le plus grand des hasards, d'être invitée à prendre un repas dans une famille berbère à la campagne, ne soyez pas surprise si l'on vous invite à rejoindre les femmes dans un salon discret ou dans la cuisine pour partager leur repas. Car chez les Berbères, notamment chez les Beni Ouarain, les femmes ne prennent pas leur repas en compagnie des hommes, si parmi eux se trouvent des étrangers. Seuls les hommes de la famille peuvent voir les femmes berbères, encore aujourd'hui. Un étranger ne pourra qu'apercevoir furtivement des femmes entièrement voilées, dont les vêtements recouvrent la moindre parcelle du corps, et dont le pas aérien et pressé n'aura pas laissé le temps de les contempler davantage. Elles ne se sentent bien qu'à l'abri des regards, isolées, seul moment où vous pourrez les entendre rire et parler ouvertement entre elles.

Ce caractère sauvage des femmes berbères est aussi celui des tapis Beni Ouarain marocains. Leur mystérieuse aura émane de la personnalité même des femmes berbères, que seuls les hommes de la famille parviennent à cerner réellement. Ne cherchez pas à connaitre le pourquoi du comment avec les femmes berbères. Car elles-mêmes ignorent pourquoi un tapis Beni Ouarain pourra être doté plutôt de losanges ou plutôt de lignes au tracé approximatif, ou parfois les deux. C'est selon leur humeur, leurs envies du moment, et cela ne s'explique pas. Sauf peut-être pour les hommes de la famille. Mais ils se garderont bien de vous en parler. Car on ne s'épanche pas sur le monde des femmes berbères. Chez les Berbères, on respecte au plus haut point l'intimité de ces femmes sauvages et timides. Nul ne prendra la liberté de parler des femmes berbères en leur absence. Et les femmes berbères garderont souvent le silence si vous les questionnez sur les tapis Beni Ouarain. Seules la patience et la proximité, au cours du temps, vous offrirons la chance de, peut-être, pénétrer une petite part infime de l'intimité de ces femmes ... à condition de comprendre la langue berbère.